Jan Martens, Gaëlle Bourges


C'était hier !

Ce qu'on a vu en novembre :

# Rule of three de Jan Martens, Théâtre de la Ville/Espace Pierre Cardin.

Sur le mur noir du fond de scène, des phrases peintes en grand format dressent comme une liste. S’agit-il d’un track listing ? Des titres de nouvelles, les chapitres d’un livre, puisque le programme mentionne des histoire courtes de Lydia Davis ? Peut-être est-ce tout cela à la fois.
Dans l’angle, une batterie et des éléments de lumières (projecteurs, rampes lumineuses).
Le spectacle débute avec l’entrée d’un musicien seul sur scène pour une introduction percussive hautement nerveuse, tribale, pulsative qui déclenche des flashs de lumières bleutés sur une scène encore dans la pénombre. Puis le rythme laisse place à une boucle de son échantillonné qui se transforme en une matière sonore qui marque l’entrée d’une danseuse et de deux danseurs.
Cette entrée en matière (sonore) nous invite déjà à penser ce que confirmera l’ensemble de la pièce : le son joué live, mixé et retraité, malaxé en direct tient une place primordiale dans cette création et constitue sans nul doute l’ossature même de la chorégraphie, voire même en fournit une partie de son vocabulaire : rythme/énergie, échantillon/sampling, boucle /répétition, reprise/déplacement.
La pièce va se poursuivre alors dans cette alternance de rythmes joués à la batterie et d’atmosphères electro-noisy découpant l’espace sonore et par la même la chorégraphie en autant de tableaux dansés par deux hommes et une femme, ensembles ou séparément.
De celle-ci, il faut bien dire qu’elle nous semble si petite face à ces deux danseurs qui apparaissent alors tels des géants, que cela nous invite à nous poser immédiatement la question de cette « règle de trois » évoquée dans le titre même de la pièce et qui suppose d’introduire un terme supplémentaire pour déterminer un rapport d’égalité et d’équilibre.
Pour notre part, tout au long du spectacle s’est dessinée en filigrane cette idée que se cachait alors quelque part un quatrième terme qui rendait possible ce qui se déroulait sous nos yeux, et maintenait l’équilibre fragile d’une danse pourtant toute en énergie faite de pas sautés et de déplacements continus.
C’est sans doute aussi là une des clefs du spectacle. Derrière ce découpage en tableaux successifs façons puzzle et cette physicalité d’une danse toute en énergie maitrisée, la pièce se structure et se déplie en quelque sorte selon une organisation plus rigoureuse qu’il n’y paraît : à la première séquence qui propose un musicien seul en scène dans une atmosphère sombre et tribale, le final répond par son exact opposé : seuls les danseurs restent sur le plateau dans une lumière crue et un silence absolu. Dans cette dernière partie ou la danse peut sembler absente le public devient alors le spectateur des danseurs qui, entre attente et hésitation, tentent de recomposer et de retrouver avec leurs seuls corps dénudés une forme d’unité et d’équilibre en introduisant cette inconnue, une forme de magie, qui les fait (se)tenir ensemble en équilibre là sous nos yeux.




# Conjurer la peur, de Gaëlle Bourges au Théâtre de la Ville/Théâtre des Abbesses.



Gaëlle Bourges, habituée à puiser dans l'histoire de l'art et de la peinture plus particulièrement, présentait sa dernière création, Conjurer la Peur, également titre d'un ouvrage de Patrick Boucheron, dont elle s'inspire pour prendre comme point de départ de sa pièce, une fresque monumentale dite Des effets du bon et du mauvais gouvernement, peinte par Ambrogrio Lorenzetti entre 1337 et 1340 pour le Palais Pubblico de Sienne.
Le spectacle débute avec 9 interprètes, réunis autour d'une table. Gaëlle Bourges assise parmi eux, prend la parole et face au public nous introduit à la lecture de cette célèbre fresque. Elle est notre guide et la visite peut commencer.
Elle évoque tout d’abord les conditions de sa découverte picturale à travers le livre de Patrick Boucheron, puis sa visite sur place à Sienne au Palais Pubblico, la description de son passage dans la boutique des souvenirs et des produite dérivés, enfin sa découverte de la fresque monumentale in situ.
Quittant alors la table mais gardant ce rôle de narratrice elle nous indique l’emplacement de la fresque répartie sur 3 murs du Palais qui pour les besoins scénographiques sont ceux vides du plateau et de l’avant-scène.
Elle retrace le contexte politique de l’époque (celui d’un pouvoir communal, républicain), se lance dans une description iconographique très précise de cette peinture monumentale, en décrit les actions représentées, et les différentes allégories. En cela elle est aidée par les 8 danseurs qui selon les besoins de la narration, jouent ou bien les visiteurs/touristes que nous pourrions être, mais le plus souvent participent de la description orale en venant doubler le propos, en mimant les scènes qui sont décrites, nous donnant une représentation illustrée et sensible des images qui nous font défaut, réintroduisant du visuel dans cette visite virtuelle. Et selon les temps fort de la description, ils porteront inscrits sur leurs habit les vices qu’ils incarnent (furor, divisio, timor, etc) s’il s’agit des effets du mauvais gouvernement, ou bien les vertus (Securitas, Justicia, etc.) s’il est question des effets du bon gouvernement.
Gaëlle Bourges, en bonne historienne ne manque pas de rappeler que le titre initial de cette fresque était celui-ci : De la guerre et de la Paix. Et la guerre est toujours l’œuvre du seigneur ou du tyran qui use du mauvais gouvernement contre le bien commun.
La chorégraphe au terme de sa description des effets du bon gouvernement sur la cité s’attarde sur une scène qui retient plus particulièrement son attention : c’est une scène de danse, une farandole, une ronde, une ridda plus exactement et que vont reprendre les danseurs pendant plusieurs minutes. A ce moment précis il n’y a plus de commentaire et seuls les pas et les claquements de mains se font entendre. On sent qu’il y a là un moment décisif et comme un jeu d’écho entre la danse de la fresque et celle qui est dansée à cet instant, une mise en abîme de la danse elle-même, qui est bien plus qu’une ‘reconstitution’ :  la danse et les corps deviennent l’objet d’un enjeu politique, celui du bien vivre ensemble contre la tyrannie du seigneur d’hier – mais aussi celui d’aujourd’hui ? Puis les danseurs quittent le plateau.
Une fois ce premier cycle achevé, Gaëlle Bourges convoque à nouveau le spectateur au début de la pièce là où les protagonistes se retrouvent assis à cette même table qui n’a pas bougé du devant de la scène ; mais l’ambiance est plus sombre, d’une tonalité bien différente. Des tentures bleues viennent circonscrire l’espace du plateau qui était ouvert jusque-là. Le fil narratif de la fresque reprend mais cette fois-ci sans aucun commentaire historique direct à son propos. Les danseurs rejouent (presque) à l’identique la description de la fresque mais avec une gravité qui n’était pas présente jusque-là, les corps semblant contraints, malmenés comme si le mauvais gouvernement prenait le dessus sur le bon gouvernement, la guerre sur la paix. En voix off, Gaëlle Bourges nous parle du contexte dans lequel sa pièce, Conjurée la peur, fut créée ; elle en livre le sous texte caché comme un journal de bord intime : sa rencontre avec des programmateurs de spectacles à Avignon qui retoquent la pièce, un album de Radio Head qu’elle écoutait en boucle et plus particulièrement une chanson qui dit «Happy to serve you» que l’on entend alors dans la bande son, sa lecture de l’ouvrage de La Boétie, De la servitude volontaire, une phrase de Godard, des anecdotes personnelles mais qui font écho à notre actualité proche, des bribes de ses voyages à Avignon, Sienne et à Nice au moment de l’attentat de 2016 dont elle est témoin ce soir-là.
Et là, alors que ce rejoue la pièce dans une même configuration que précédemment, que les danseurs refont les mêmes gestes, déroulent devant nos yeux les scènes peintes, réactivent notre mémoire des propos entendus plus tôt, apparaît toute la contemporanéité de cette fresque du XIVème siècle, et toute la gravité de la pièce de Gaëlle Bourges : comment conjurer la peur, comment éloigner la guerre, la peur de la guerre, cette fameuse peur qui est l’aiguillon du tyran et du mauvais gouvernement ?
Alors à nouveau les danseurs reprennent leur sarabande, mais sur l’air de Radio Head et de ce «Happy to Serve you», (mais servir qui ? A quel service se mettre ?), redonnant à la fresque de Lorenzetti, toute sa portée politique, critique, voire utopique : danser pour conjurer la peur comme le font les danseurs (presque nus) dans la pièce de Gaëlle Bourges jusqu’à épuisement, avec cette inscription inscrite sur leurs hauts-de-corps en lettre capitale : SENZA PAURA. Danser sans peur, comme pour préserver un bien commun.

Des effets du bon et du mauvais gouvernement, Ambrogrio Lorenzetti