Les bacchantes de Marlene Monteiro Freitas au Centre pompidou.

Bacchantes. Prélude pour une Purge, Centre Pompidou avec le Festival d’Automne.

Autre forme de dérèglement ici mais dans une version totalement dionysiaque : la dernière pièce de Marlene Monteiro Freitas : Bacchantes. Prélude pour une purge.

A l’entrée de la salle, le public est accueilli au son des trompettes. Le plateau, fond blanc et éclairage zénithal est déjà occupé par les protagonistes de cette pièce au titre à tiroir qui s’inspire de la tragédie d’Euripide. Pour mémoire, les bacchantes sont les femmes qui vouaient un culte à Dionysos (fils de Zeus dans la mythologie grecque), figure de tous les excès, de la transe, de la renaissance, de la métamorphose, de la sexualité.

C’est sous cette figure tutélaire, père de la tragédie et de la comédie chez les grecs, que le spectacle créé par la capverdienne Marlène Monteiro Freitas va prendre forme et se faire ; plutôt se défaire pendant plus de 2h dans une débauche d’énergie et une succession de tableaux chorégraphiques plus improbables les uns que les autres. Car il s’agit bien de se déprendre ici de toute idée de convention, d’harmonie, voire de bon goût.

On avait découvert avec sa pièce précédente, Jaguar, ce goût immodéré de la chorégraphe pour le télescopage de situations, la dimension outrancière qui accompagne la forme carnavalesque de sa danse. Encore s’agissait-il d’un seul duo en plateau. Cette fois-ci 13 interprètes-performeurs vont se croiser dans un bal incessant, non pour enchainer, comme il est de bon ton de le faire, les tableaux les uns aux autres dans une succession bien maîtrisée, mais au contraire pour travailler au plus près cette idée du dérèglement, de la dépense sans limite et sans compter, de la métamorphose, de l'hybridation. Si la références aux bacchantes et à leurs bacchanales s’imposent, on n’est pas loin non plus, dans la forme, du cadavre exquis si cher au surréalisme qui lui-même dérivait de cet emprunt fait à Isidore Ducasse, dit comte de Lautréamont, dans Les Chants de Maldoror : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table a dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ».

Car s’il y a beauté dans ce spectacle, elle provient justement de ces télescopages/collages, de ces rencontres fortuites et inattendues de gestes, d’objets et de musiques/sons en constantes métamorphoses. Beauté d’un expressionnisme qui aurait échangé le pathos pour l’outrance de la grimace et le rire débridé, l’inversion des sentiments pour la pulsion extériorisée des sensations.

Au début de la pièce, une femme assise vêtue de blanc, la tête recouverte d’une coiffe dorée, les yeux masqués de 2 larges pastilles, manipule un objet qui ressemble à un pupitre pour partition ; autour d’elle, d’autres personnages déambulent de manière erratique. Au centre, un pupitre surélevé pour un maître de cérémonie/chef d’orchestre qui lance les ‘hostilités’ une fois le public installé.

Durant tout le temps de la pièce, les bacchantes semblent être les jouets d’une force qui les dépassent : ils/elles marchent tels des automates, leurs gestes sont saccadés comme déréglés, leurs regards exorbités, fiévreux. Les bouches sont sur-maquillées et se déforment en des rictus outragés. La mécanique trop bien huilée du corps laisse place au grotesque et à ses possibles transformations.

La bande son elle-même est un grand collage musical auquel s’ajoutent les sons dissonants de sifflets ou de sirènes. Jouée live par 6 instrumentistes, ou pré-enregistrée, elle passe d’une boucle de trompettes, à un morceau de Dancehall, tout en convoquant la samba, Eric Satie (autre 'ami' des surréalistes) et s’achève avec Ravel et son Bolero dans une chorégraphie grinçante et grimaçante durant laquelle les habits immaculés de blanc se teinte peu à peu d’un rouge sang.

Rien n’échappe à la métamorphose. Encore moins les objets. Ainsi l’armada de pupitres disposés sur scène qui, de par leur structure modulable à volonté, deviennent à l’envie porte étendard, parapluie, arme à feu, rame, machine à écrire, couronne, recharge d’énergie, même sexe. Cet objet est au spectacle ce que le couteau suisse est à l’explorateur, le tout en un, l’objet de tous les possibles.

On se prend à rire de la folie débridée de certaines scènes, on se dit que probablement les performances dadaïstes ou surréalistes du siècle passé devaient ressembler un peu à cela, le scandale en plus. Même si la pièce est une belle réussite, elle n'a probablement plus la force iconoclaste et transgressive de ses ainées. Mais qui le lui reprocherait ?

Vu au Centre pompidou le 16/12/2017.