"Maps" de Liz Santoro & Pierre Godard

Maps de Liz Santoro et Pierre Godard au Théâtre de la Cité Internationale.

© Julieta cervantes

Lorsque le public pénètre dans la salle, 4 danseuses et 2 danseurs sont déjà sur le plateau. Ils suivent chacun un parcours précis qu’ils bouclent dès leur point de retour au-devant du public, observant une certaine neutralité dans leur déplacement. Au sol un marquage d’angle qui pourrait suggérer l’œuvre d’un artiste apparenté à l’abstraction géométrique. Ces repères, noirs ou bleus, organisent l'espace selon un quadrillage en zones différenciées que traversent les interprètes.

Le programme apporte cette précision : « Imaginons que l’espace scénique épouse la carte dépliée du cortex et nous disposons d’un magnifique terrain de jeu pour un ensemble chorégraphique ». Le titre de la pièce Maps ne renvoie donc pas à la cartographie du géographe. Liz Santoro, danseuse, chorégraphe et Pierre Godard, chercheur en traitement automatique du langage, s’intéressent depuis déjà un bon moment aux neurosciences, à la théorie de l’information, celle de Claude Shannon dont ils ont fait une pièce, et plus globalement explorent les relations entre texte et mouvement. Ici ils sont partis d’un article paru dans la revue scientifique Nature qui faisait état de l’activation et de la stimulation de différentes zones du cortex selon le type de mot énoncé : par exemple un concept n’active pas la même ère corticale qu’un mot concret ou qu’un mot se rapportant à une catégorie esthétique. Le dispositif scénique nous propose ainsi ici une carte du cortex dépliée avec ses zones marquées au sol en attente d’activation.

Une fois les spectateurs installés les 6 interprètes se placent face au public avant de débuter en ligne et à l’unisson des aller-retours dans une marche régulière jusqu’au fond de scène avant de revenir face au public. Des mots sont projetés sur le mur de fond, en anglais ou en français, quelques fois tronqués, certains mots inconnus (inventés ?) ce qui les rend d’autant plus incompréhensibles. D’autres fois la projection reste un temps beaucoup plus long sur un unique mot. Quelles informations supplémentaires ces séquences de mots ajoutent-elles à la danse qui se dessine sous nos yeux ? La danse vient elle s’y (dés)accorder ou s’y (dé)synchroniser ? Sommes-nous là dans ces régions du cortex ou se fait et se défait le langage comme va se défaire cette marche initiale qui peu à peu se dérègle sous nos yeux : l’alignement des 6 interprètes tend peu à peu à se rompre alors qu’un rythme métronomique, qui peu à peu s’enrichit de motifs rythmiques et de sons, donne le tempo des déplacements dans l’espace. Des variations s’installent, les déplacements des danseurs gagnent peu à peu le plateau dans toute sa largeur même si pour l’essentiel selon des modalités orthogonales.

On devine qu’il y a bien là un protocole complexe qui articule texte et mouvement et qui permet de produire les séquences chorégraphiques alternant sextet, duo et trio. Mais pour nous spectateur, même si cette complexité renforce notre curiosité et ajoute à notre plaisir, l’essentiel est aussi ailleurs : quand bien même les gestes semblent au premier abord d’une certaine simplicité, débarrassés de toutes scories sentimentales, épousant une neutralité presque ‘mécanique’, il est plus que réjouissant de voir peu à peu le mouvement initial de la marche se dérégler, les propositions s’enrichir par des effets de contamination, les variations d’un même mouvement aller crescendo, les corps s’emballer de mille manières qui soient, alors que se fige la projection du mot ‘lapsus’ en fond de scène. Cette forme de transformation et d’entropie va croissant jusqu’à cet arrêt final ou chacun prononce et répète alors un mot qui reste pour nous une énigme. On ressort incroyablement joyeux de cette pièce et pourtant assuré de rien tant il est vrai que le ‘Principe d’incertitude’, qui est aussi le nom de la compagnie, semble être le principe directeur des recherches de Liz Santoro et Pierre Godard.


Maps (excerpts) from Liz Santoro + Pierre Godard on Vimeo.