"Tout ce fracas" de Sylvère Lamotte au festival Bien Fait !

C'était hier !

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Tout ce fracas de Sylvère Lamotte, photo @avoiretadanser




Avec Tout ce fracas, Sylvère Lamotte chorégraphie la fragilité des corps.

Attendue en février 2021 dans le cadre du festival Faits d'Hiver annulé en raison de la crise sanitaire, Micadanses aura eu l'excellente idée de réintroduire Tout ce Fracas, dernière création de Sylvère Lamotte, dans la setlist de rentrée du festival Bien Fait !

Sylvère Lamotte, après être passé par le conservatoire de Paris et avoir été interprète pour le ballet junior Preljocaj, chez Nasser Martin Gousset, Alban Richard et quelques autres chorégraphes, développe avec sa compagnie Lamento fondée en 2015 des créations qui utilisent les outils de la danse contact. Ces dernières années, le chorégraphe à longuement fréquenté une structure médicalisée pour personnes en situation de handicap. Pour construire sa dernière création, il a cherché à retrouver avec ses interprètes les états de corps dont il avait été le témoin en travaillant avec patients, personnels d'établissement et familles : corps abimés et souffrants, corps empêchés, corps contraints, mais corps vivants en quête de résilience et en reconstruction.

A l'entrée du public dans la salle, les 3 danseuses, Carla Diego, Caroline Jaubert, Magali Saby, et le musicien Stracho Temelkovski discutent de manière informelle sur le plateau. La pièce débute lorsqu'une des interprètes vient danser tout à fait librement au-devant de la scène sur une musique qui pourrait être celle d'une soirée de fête. Une seconde danseuse la rejoint pour engager avec la première un porté qui s'achève au sol, comme l'irruption métaphorique de ce grand fracas.


C'est donc là le point de bascule de la pièce avec ce corps qui devient fragilisé. Comment danser avec un corps qui ne vous appartient plus tout à fait et comment en dégager encore toutes les virtualités cachées ? C'est ce qui nourrit la pièce durant une heure grâce aux remarquables interprètes dont Magalie Salby pour laquelle ce corps empêché est une réalité : danseuse en situation de handicap elle ne peut tenir totalement debout sans aide. Pourtant cet empêchement, sans être masqué, ne nous apparaît pas immédiatement, car toute la subtilité de la chorégraphie est aussi d'exploiter, à travers le registre de la danse contact, les niveaux intermédiaires et le sol qui devient alors un partenaire à part entière des danseuses et du musicien qui lui aussi vient faire corps (assis, à genoux ou bien couché) avec ou en regard des 3 danseuses.

Au corps empêché et contraint, la chorégraphie met en regard la richesse de "ce que peut un corps" malgré ses traumatismes et ses atteintes qui ne sont pas oblitérés pour autant comme dans ce moment ou une voix off, qui égrainant une liste de symptômes, en rappelle la réalité cruelle et invalidante.

Ce que peut un corps, il le peut aussi avec d'autres corps qui se soutiennent et se portent, se soulèvent et se recouvrent, se touchent et s'abandonnent aux autres... La danse contact chez Sylvère Lamotte est d'abord une danse du contact, épiderme contre épiderme, ce qui rend cette danse si sensible.


La philosophe Emma Bigé, adepte également de la danse contact, rappelle la chose suivante dans son texte Où commence la danse : "Je sais que je danse quand précisément je sens que ce n'est plus seulement moi qui danse, quand je sens que d'autres que moi sont avec moi les sujets de mon mouvement. Bougeant et bougé.e, mouvant et mû.e, voilà où commence la danse pour moi : quand mes mouvements se tissent à ceux des autres, quand ils perdent la marque de ce que je crois être ma propriété, mon action pour devenir du commun."


C'est aussi l'une des qualités de Tout ce fracas que de donner à voir ce "commun" à travers une danse qui dit la fragilité du corps et sa capacité à se reconstruire malgré tout.


Vu à Micadanses le 22/09/2021 dans le cadre du festival Bien Fait !