Les "gigantesques et dansantes machines humaines" d'Alban Richard

3 Works for 12, le dernier opus du chorégraphe Alban Richard, ou comment donner à voir la musique.

Après avoir exploré depuis une vingtaine d'années de nombreuses formes musicales, allant de la musique médiévale avec Nombrer les Etoiles à la musique électronique avec Fix me, en passant par Les Pléïades de Xenakis, Alban Richard, à la direction du CCN de Caen, s'attaque avec 3 Works for 12 aux minimalistes américains avec les œuvres de Louis Andriessen, Brian Eno et David Tudor composées entre les années 1975-76.

deux interprètes de la dernière création  3 Works for12 création de Alban Richard
3 Works for 12, Alban Richard @ Agathe Poupeney

Des danses à l'écoute de la musique.

Le titre dit l'essentiel du programme à savoir 3 pièces dansées pour un groupe de 12 interprètes. La première pièce, Hoketus d’Andriessen, avait été créée pour le ballet de Nancy en 2015. Si elle est reprise ici avec deux autres partitions, Fullness of Wind de Brian Eno et Pulsers de David Tudor, c'est pour proposer "une pièce-somme, un précis d'écriture, un traité d'effets compositionnels, spatiaux et dynamiques" (Alban Richard dans la feuille de salle), constituée de trois compositions chorégraphiques aux écritures différentes qui doivent aussi nous permettre d'entendre autrement des musiques qui ne sont pas toujours d'un accès facile.

Sur le plateau dépouillé de tout artifice et de décor, une énorme structure tubulaire métallique, qui sera la seule source d'éclairage, descend des cintres. Cela ressemble à une sculpture lumineuse cinétique et s'accorde tout à fait avec ces années 70 dont sont tirées les œuvres musicales de la soirée. A ce propos, Alban Richard évoque le brutalisme architectural, courant dominant des années 1950 jusqu'au années 1970.

Sur Hoketus de Louis Andriessen, musique que l'on pourrait dire percussive jouée par toute sorte d'instruments, les danseurs débutent sur une même ligne face au public en répétant des gestes selon un vocabulaire réduit, jouant des unissons, des décalages, des symétries et asymétries avant de prendre possession progressivement de l'ensemble du plateau par des déplacements relativement complexes par petits groupes qui se croisent, se défont avant d'entrer dans une spirale et finir sur une même ligne au final de la partition. Sur cette pièce, la chorégraphie est extrêmement précise et comptée tant dans les mouvements que dans les déplacements sur le plateau.

Sur la seconde pièce, Fullness of Wind qui est une "recomposition" par Brian Eno du Canon de Johann Pachelbel, Alban Richard a gardé pour sa composition chorégraphique le principe du canon dans lequel chaque interprète, par groupe de 4, développe sa propre phrase chorégraphique en boucle et en décalage, épousant ainsi le principe de déconstruction de la partition d'origine par Brian Eno.

Sur la partition de David Tudor, Pulsers, sans doute la plus difficile du programme, on entend comme une rythmique de machine en accélération permanente, saccadée et déstructurée. Les interprètes sont comme pris dans un mouvement brownien, un tourbillon de particules et se vampirisent les unes les autres : ainsi voit-on des mouvements apparaître, prendre l'ascendant et se répandre parmi les 12 danseurs puis disparaître au profit d'autres gestes dans un flux permanent. 

Entre chaque pièce, les interprètes restent au plateau et regagnent un vestiaire visible du public installé à jardin où ils se changent et peuvent se désaltérer avant de se replacer pour la pièce qui suit. C'est aussi le moment pour chacun d'eux de convoquer un autre imaginaire corporel car chacune des pièces dansées exige une corporéité et une concentration singulières. Le travail des danseurs est aussi là, dans les 3 pièces dansées et dans ces moments intermédiaires. Alban Richard reviendra, au cours de la discussion au bord du plateau à l'issue de la représentation, sur cette question du travail, souhaitant faire du plateau non pas un seul lieu de représentation mais également un lieu en travail.

En opérant des choix de compositions spécifiques pour chacune des partitions et en proposant des manières radicales de danser, le chorégraphe donne à voir "De gigantesques et dansantes machines humaines" (selon les mots de Louis Andriessen), et réussit à nous faire voir et entendre un peu mieux une musique à l'accès difficile.

Vu à Chaillot le 13/01/2022.
Avec
Anthony Barreri, Constance Diard, Elsa Dumontel, Mélanie Giffard, Célia Gondol, Romual Kabore, Alice Lada, Zoé Lecorgne, Jérémy Martinez, Adrien Martins, Clémentine Maubon, Sakiko Oishi.