Anne Teresa de Keersmaeker entre au Louvre

Forêt fait danser la peinture au-delà de toute espérance.

Ce n'est pas la première fois que le Musée du Louvre fait entrer la danse dans ses salles mais c'est sans doute la première fois qu'il le fait avec un projet de cette ampleur.

Depuis le 23 novembre et jusqu'au 10 décembre, Anne Teresa de Keersmaeker, Némo Flouret et la compagnie Rosas investissent le Musée du Louvre pour une grande traversée de l'Aile Denon. Si la chorégraphe s'est déjà confrontée plusieurs fois à l'espace muséal - on se souvient encore de Work/Travail/Arbeid, une pièce présentée en continu au Centre Pompidou en 2016 - c'était jusque-là au sein du white cube du musée d'art contemporain. C'est la toute première fois qu'une architecture comme celle du Louvre et la peinture classique qu'elle renferme constituent le point de départ de la recherche chorégraphique d'Anne Teresa de Keersmaeker.

L'Aile Denon pour qui ne le sait pas est constituée de 2 galeries mitoyennes, l'une consacrée à la peinture italienne depuis Giotto jusqu'aux Carrache pour le dire vite et la seconde consacrée à la peinture française du XIXème siècle avec les très grands formats de David, Géricault, Delacroix. La jonction ou l'articulation de ces deux longues galeries se fait principalement par la salle de la Joconde dans laquelle se trouve bien évidemment le tableau de De Vinci, quelques Titien et le très grand format des Noces de Cana de Véronèse.

2 danseurs de Rosas dans un salle du Louvre
Forêt © Anne Van Aerschot

Durant 2h30, le public est donc invité à faire librement son propre parcours dans ces grandes salles où se côtoient les plus grands chefs-d'œuvre de la peinture. Les 11 danseu.ses.rs de Rosas qui portent des tenues on ne peut plus urbaines sont tout d'abord éparpillés ça et là, souvent abandonnés seuls ou en duos devant les œuvres savamment choisies comme le Saint-Sébastien de Mantegna, le Saint-François d'Assise de Giotto ou la Mort de la Vierge du Caravage. Némo Flouret traverse les galeries dans de grandes courses zigzagant au milieu des spectateurs pendant qu'un autre arpente les galeries porteur d'enceintes diffusant une bande sonore, autant de fausses pistes que l'on pourrait être tenté de suivre.

Les tableaux dansés se font et se défont devant les tableaux peints, les danseu.ses.rs reprenant les poses ou les attitudes des personnages en réinventant les gestes d'avant et ceux d'après. Les couleurs des vêtements portés entrent en résonance avec les tonalités colorées des œuvres choisies. Aussi pour chacune des séquences ils et elles en endossent si besoin de nouveaux avant de s'en séparer pour rejoindre une autre œuvre. Peu à peu le sol des galeries se jonche des vêtements et chaussures abandonnés ici et là, dégageant d'autant plus une forte charge évocatrice dès lors qu'on les met en lien avec un tableau comme celui du Radeau de la Méduse de Géricault et dans une perspective très contemporaine.

C'est d'ailleurs de ce côté-ci de l'Aile Denon, du côté des très grands formats et de la peinture d'histoire que la dramaturgie de la soirée monte en puissance. Se joue alors devant nous dans un même élan dansé, la Bataille de Scio, le Radeau de la Méduse et la Liberté guidant le Peuple alors que plus loin, l'enlèvement des Sabines de David s'anime. 

Jusqu'au regroupement de tous les interprètes qui mettent en mouvement ce Radeau de la Méduse au milieu d'une foule de spectateurs ébahis qu'ils traversent en se jetant au sol comme sur un rivage avant de se relever, de s'empoigner, de se porter à l'image des protagonistes du tableau peint. Puis d'enchainer, après une course folle que le public peine à suivre, une déambulation débridée et dénudée avec harangues, vociférations sur le déluge (à partir du Déluge de Carrache), frappant violemment le sol. Avant d'en finir par un solo inattendu et apaisé devant Les Noces de Cana, l'immense tableau de Véronèse. 

Nous sommes repartis éblouis, mais avec ce léger regret de n'avoir pu tout voir. Nous savons maintenant que nous pourrons revenir au Louvre pour imaginer de petites danses devant nos tableaux préférés.

Forêt vu le 30/11/2022 au Musée du Louvre.
Concept et chorégraphie, Anne Teresa De Keersmaeker, Némo Flouret.
Avec Boštjan Antončič, Lav Crnčević, José Paulo dos Santos, Synne Elve Enoksen, Rafa Galdino, Tessa Hall, Mariana Miranda, Margarida Ramalhete, Cintia Sebők, Jacob Storer, Solène Wachter.
 
Des places sont remises en vente avant chaque représentation sur le site du Musée du Louvre par ici >.